Henry GravesConformément à l’organisation du travail de l’époque, les horlogers genevois font appel à la main-d’oeuvre peu coûteuse mais néanmoins experte des « horloger-paysans » du Jura vaudois.

Comme le montre la dernière exposition temporaire « Star Watch » de l’Espace Horloger de la Vallée de Joux qui met en avant les montres les plus célèbres de l’histoire et les artisans horlogers qui les ont fabriqué, Patek Philippe fait appel aux compétences d’un établisseur situé au Sentier  afin de réaliser cette replique montre hors du commun. L’atelier en question est celui de Victorin Piguet, dirigé à ce moment là par son fils Jean. Ce dernier fera appel à sept artisans spécialisés de la Vallée pour réaliser le chef d’œuvre du milliardaire Henry Graves. Parmi ces artisans, Paul-Auguste Golay, horloger compteur, réalisera l’une des parties les plus complexes de la montre, à savoir, le quantième perpétuel et le mécanisme de temps sidéral.

Breguet n°92La correspondance technique conservée à l’Espace Horloger de la Vallée de Joux de Jean Victorin Piguet et Paul-Auguste Golay entre 1926 et 1932, se réfère souvent à une montre dite « montre de Praslin ». Cette montre Breguet n°92 était la propriété du Duc de Praslin (1756-1808) avant d’entrer dans la collection privée du collectionneur anglais David Lionel Salomons (1851-1925), tout comme la Montre Breguet n°160 dite la « Marie Antoinette ». Avant sa mort, David Lionel Salomons fit don de la Marie Antoinette au musée d’Art Islamique de Jérusalem et légua la « montre de Praslin » au Musée des Arts et Métiers à Paris en 1923.

Les deux horlogers de la Vallée, vont saisir cette opportunité pour s’aider de cette montre lors de leurs questionnements techniques concernant la future Supercomplication de Patek Philippe.

… « Nous avons donc fait un prix approximatif pour cette montre Praslin et nous ne savons si le client y donnera suite. Dans ce cas nous irons à Paris et le mieux serait que vous y veniez aussi si la chose est possible. Toutefois nous ne tenons pas outre mesure à avoir cette pièce à faire, qui sera un casse-tête, nous préférons faire des pièces plus modernes dont nous en avons beaucoup en travail et nous pensons que vous êtes de même avis. » Jean Victorin Piguet à Paul-Auguste Golay, le 6 décembre 1926.

Jean Victorin Piguet« Pour la question du prix de ces mécanismes, il faut nécessairement que celui qui les fait soit rétribué de ses peines ; toutefois, comme vous le dites, il faut rester dans une limite qui ne décourage pas le client et permette une suite pour plus tard. Nous avons vu il y a une semaine le chef actuel de la maison Breguet … Ainsi le prix de revient de la Marie Antoinette n’est pas de 30 000 frs, mais de 8 à 10 000. » Jean Victorin Piguet à Paul-Auguste Golay, le 12 juillet 1927.

… « Votre nombrage de roues et pignons tient-il compte que pour revenir au même point tous les 4 ans, la roue annuelle doit faire un tour en 365 jours et quart, pour compenser la dent que l’étoile saute en plus le 29 février ? Autrement l’écart, au bout de 4 ans ferait que le 3 mars manquerait l’heure du 29 février et l’erreur augmenterait de plus en plus. »…

Paul-Auguste Golay

« Savez-vous que Breguet payait environ 500 frs pour un de ces quantièmes, ce qui fait près de 1800 frs de monnaie ? Je suis bien loin de prétendre à ce dernier prix, mais j’espère quand même que vous en avez compte dans vos tractations avec vos clients (auxquels vous pouvez le rappeler au besoin) et que vous avez réservé une certaine marge pour l’imprévu auquel nous sommes exposés. »…

« Je n’ai pas attendu votre dernier souhait pour décliner des offres. J’ai fâché tout rouge Paul-Louis, dernièrement, qui voulait un quantième sans aiguilles. Il ne comprend pas que en faisant pour vous, je refuse de faire pour lui. » Paul-Auguste Golay à Jean Victorin Piguet, le 9 juillet 1927.

Considérée comme le chef d’œuvre d’Abraham Louis Breguet après la « Marie Antoinette », la « montre de Praslin » sera étudiée par Jean Victorin Piguet à Paris. Tout au long de sa correspondance, le travail de Breguet apparaît comme une référence et une source d’inspiration majeure. L’horloger Ferdinand Berthoud est également cité ainsi que les horlogers combiers comme Elysée Golay ou Léon Aubert.

Montre Henry Graves © Sotheby’s Montre Henry Graves © Sotheby’s

La montre Patek Philippe Supercomplication livrée à Henry Graves en 1932 ne ressemble pas exactement à la montre de Breguet n°92. Cependant cette correspondance nous permet d’évaluer le  niveau de connaissance des horlogers de cette première partie du XXème siècle. Ainsi nous constatons que la réalisation d’une Grande Complication, reste une prouesse technique majeure, même pour les horlogers de la Vallée de Joux qui ont acquis une solide réputation en la matière. L’observation et le respect pour le travail des anciens, prouve également le niveau de génie et de connaissances techniques que ces horlogers anciens avaient atteint à la fin du XVIIIe siècle et qui constituera l’héritage des horlogers des siècles suivants. Dans cet héritage, le nom de Breguet occupe une place centrale.

Dave Grandjean, Historien patrimoine industriel

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